Another English Summer - Quadrophenia par les Who

Publié le par Cissie Blues

En évoquant presque par hasard Quadrophenia dans les commentaires de mon Rock'n Roll Hall of Shame, je ne soupçonnais pas une seconde que cet album était susceptible de déclencher une once de polémique et visiblement, je me trompais.

J'en fus assez étonnée, tout d'abord parce que je lui porte un attachement tout particulier, qui n'est pas dénué d'une certaine nostalgie, mais aussi parce qu'en le réécoutant sous tous les angles depuis ce jour, je n'arrive toujours pas à le trouver mauvais.

Il faut dire que je l'ai découvert  dans des circonstances bien spécifiques et beaucoup plus appropriées que j'aurais pu le penser sur le moment. Mon "on-and-off" boyfriend anglais de l'époque avait oublié dans ma chaîne une cassette des Who et si je connaissais déjà bien le groupe, je n'avais pas creusé leur discographie plus loin que Tommy, que j'écoutais d'ailleurs relativement peu, comparé à leurs trois premiers disques. Bien entendu, nous venions de rompre une énième fois.

Mon père me proposa de m'emmener avec lui à la pêche, ce que je m'empressai d'accepter. En général, ce genre de promenades en mer avec lui est assez reposant à tout point de vue. Alors comme d'habitude, je pris mon walkman (j'ai eu un walkman jusqu'en 2005, oui monsieur, oui madame), la fameuse cassette, mes lunettes de soleil et je m'installai avec lui sur le bateau. Comme d'habitude, il ne faisait pas très beau, pas très chaud, et la brise marine fouettait mon visage plutôt agréablement. Mon père lança sa canne à pêche d'un côté du bateau, et moi, de l'autre côté, ben, j'ai appuyé sur "Play".

Et là, j'ai été happée, aspirée par Quadrophenia du début jusqu'à la fin. Quand mon père conduisait le bateau un peu plus à droite, puis un peu plus à gauche, je montais le son, et les conditions étaient absolument parfaites pour découvrir ce disque. J'en ai compris l'essence instantanément.

La quadrophénie est celle de Jimmy, le jeune héros de ce concept-album, paru en 1973. D'après Pete Townshend, il porterait en lui quatre personnalités, mélange plus ou moins habile des quatre personnalités des membres des Who. Si l'idée de départ peut sembler intéressante, elle n'est pas vraiment bien exploitée par la suite. Ce que l'on retiendra plus certainement de Jimmy, ce sont les caractéristiques inhérentes à bon nombre de ses jeunes compatriotes de l'époque et même d'aujourd'hui et qui font de lui un personnage actuel : un mal-être généralisé, le sentiment de n'être à sa place nulle part, les vaines tentatives d'adaptation à la société, les conflits avec les parents, la drogue, la jalousie, la solitude, les difficultés d'intégration, la frustration.

Quadrophenia est un album politique. Le groupe dresse un portrait peu flatteur de l'Angleterre du début des années 70, pays où les jobs sont précaires, où les bagarres entre mods* et rockers font rage et où la seule alternative pour la jeunesse semble résider dans la drogue. Tour à tour révolté, sentimental, aigri, mais surtout instable et profondément désespéré, Jimmy file tout droit vers l'issue la plus évidente pour lui : la mort.

Beaucoup pourraient trouver ce personnage peu original, plutôt caricatural et  dans le fond assez superficiel, mais la musique des Who change la donne parce qu'elle lui donne juste l'épaisseur qu'il faut, assez pour qu'on puisse s'identifier à lui (pour peu que l'on se souvienne de son adolescence), mais sans trop forcer le trait, afin qu'il reste crédible. 

Quadrophenia est un album complexe musicalement. S'il s'ouvre avec The Real Me, un morceau qui sonne un peu comme n'importe quel classique des Who et nous permet d'entrer dans le vif du sujet de manière assez brutale, les quatre thèmes principaux s'entremêlent rapidement dès le deuxième titre, comme les dfférentes personnalités de Jimmy. En outre, le groupe a pris un malin plaisir à disséminer tout au long du disque plusieurs autoréférences (dans Cut My Hair, il cite notamment Can't Explain) pour appâter les nostalgiques. Au fil des chansons, Pete Townshend tente d'innover en introduisant par exemple le piano ou en forçant Roger Daltrey à repousser ses limites vocales (sa voix est remarquable sur Love Reign O'er Me). Paradoxalement, cette complexité peut créer une barrière avec l'auditeur et rendre cet album moins touchant qu'il devrait l'être compte-tenu des textes qui le composent et des sujets abordés. Je suppose que c'est le rock progressif qui veut ça, et d'aucuns trouveront cela regrettable... Mais il serait hypocrite de ne pas vouloir reconnaître les qualités de composition de Townshend qui a su ici savamment utiliser ses connaissances en musique classique. D'ailleurs, ceux qui se pâmaient devant le côté symphonique et lyrique de Tommy n'ont pas dû être déçus.

Enfin, Quadrophenia est un album marquant pour la place symbolique qu'il occupe dans la carrière des Who. Pour beaucoup, il témoigne de la fin du succès du groupe, et si ce double-album atteint malgré tout la deuxième place dans les charts des deux côtés de l'Atlantique, il n'en aura pas moins une influence plus limitée que celle de Tommy. Les albums suivants seront clairement inférieurs et le groupe se fera bientôt supplanter par les représentants de la déferlante punk.

S'il devait y avoir un morceau à jeter, pour moi, ce serait The Punk and the Godfather. Sa faiblesse mélodique contraste avec la moyenne des autres morceaux et il rappelle un peu trop Who's Next à mon goût (je suis une inconditionnelle de la première période des Who : My Generation, Substitute, Pictures of Lily...). Mais il ne suffit pas à lui seul à éclipser le sublime qui émane de l'ensemble que constitue ce disque. Le ridicule rôde parfois pas très loin, mais Quadrophenia retombe toujours sur ses pieds, parce que Pete Townshend a réussi à créer une sorte d'équilibre, qui ne tient peut-être souvent qu'à un fil, mais qui colle aussi à la fragilité de son héros. Et c'est ce qui le rend attachant.

* Bon nombre de mods étaient fans des Who à l'époque.

Publié dans Ma Musique & Moi

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Thom 22/10/2008 15:25

(de toute façon je ne crois pas que le film "Tommy" ait jamais été à prendre au premier degré)

AH ! Enfin un vrai débat de fond : les Who, vrais mods ou opportunistes se servant de l'imagerie mod ? Ca fait du bien de se sentir en 2008 ! Et la semaine prochaine ne loupez surtout pas l'édito du Golb : Generation X, vrais ou faux punk ? :-D

Kill Me Sarah 21/10/2008 21:15

N'empêche le livret de ce disque (enfin en vinyle) est magnifique avec des photos superbes. Le disque lui aurait gagné à n'être que simple et non double et Entwistle y est FARAMINEUX.

Et bien entendu que les Who étaient des mods (je ne vais pas vous ressortir de vieilles interviews de Townshend datant d'une époque où vous n'étiez pas né tous là (à part le Civil of course)).

Cissie 21/10/2008 20:51

@ Emma : J'adore ce livre de Nik Cohn, dommage qu'il n'y dise pas que des choses justes ;-)

@ Guic' : merci d'avoir rétabli la vérité, retrouver ma citation de Pete Townshend à ce sujet m'aurait demandé pas mal de recherches, que tu m'a évitées.

@ Civil Servant : je n'ai malheureusement pas vu le film. Je l'ai souvent cherché en boutiques en vain, et c'est vrai que j'aurais pu facilement le trouver sur Internet, mais voilà, je ne l'ai pas fait. Ceci dit, j'aimerais beaucoup le voir !
Par contre, j'ai le DVD de Tommy et en fait, je l'aime beaucoup... Disons qu'il me fait beaucoup rire :-D

Emma 21/10/2008 16:28

Ah, je ne savais pas tout ça !
Par contre, dans L'âge d'or du rock Nik Cohn considère clairement les Who comme des mods, même si comme tu dis ils ont pris le train en marche. Et que Pete Townsend dépensait tout son fric en sapes en bon mods qu'il était...

Guic' the old 21/10/2008 15:45

LEs Who ont joué sur l'effet "mod" à leur début, sur les conseils de leur manager Kit Lambert. S'amusant, entre autres à reprendre des trucs typiques mods à l'époque, comme certains pas de danse (on voit d'ailleurs Townshend en effectuer quelques uns malgré le ridicule dans la vidéo de "Shout and Shimmy" (pas sur du titre) dans The Kids are alright).
Mais au départ, ils étaient juste un groupe de Rythm n Blues à l'ancienne, n'ayant aucune aspiration mod du point de vue "philosophie" si j'ose dire. Ce qui n'empeche pas que certains symboles mod (comme la cocarde de la R.A.F.) soient maintenant définitivement liés à eux.
Mais on va dire que leur côté mod était plus business qu'un véritablme engagement... contrairement à, par exemple, les Small Faces.

Enfin... c'est juste ce que je suis susceptible de savoir sur ce coup là...